Carlos Tévez, la folle histoire de l’Apache

 La vie de Carlos Tévez est digne des plus grands scénarios hollywoodiens. Symbole de courage et de persévérance, « Carlitos » est sorti de la misère du quartier de Fuerte Apache, dans la banlieue de Buenos Aires, pour devenir l’un des meilleurs attaquants du monde. Son parcours, marqué par une enfance difficile, a fait de lui l’une des idoles de Boca Juniors et de toute l’Argentine. 

Nous sommes le 8 mars 2020 à Buenos Aires. Boca Juniors affronte, à domicile, Gimnasia La Plata lors de la dernière journée de championnat. La Bombonera est en ébullition. Si River Plate, leader, ne gagne pas contre l’Atletico Tucuman et que Boca l’emporte face à La Plata, les Xeneizes seront sacrés champions d’Argentine. Dans une ambiance étouffante, les deux équipes se neutralisent. Le match est fermé. Au même moment, le grand rival River Plate est tenu en échec 1-1 à Tucuman. Il ne suffit que d’un but à Boca pour remporter son 34ème titre de champion. 

72ème minute de jeu, le dernier quart d’heure approche. La tension monte. Le ballon arrive dans les pieds de Carlos Tévez à l’entrée de la surface. Le numéro 10 du Xeneize ne se pose pas de question et tente sa chance. Un missile du pied droit. Le gardien adverse est surpris par la puissance de la frappe et ne parvient qu’à détourner le ballon qui se loge dans la lucarne. Le stade explose, Tévez vient d’inscrire le but de la victoire, le but titre. La célébration de l’Apache avec les supporters en dit long sur l’amour qu’il porte à Boca. « C’est quelque chose qui ne peut pas être expliqué. C’est l’une des plus grandes émotions que j’ai eues dans le football. Je ne sais pas combien de titres j’ai, mais c’est comme le premier. J’ai eu l’impression que je devais revenir chez moi, me défaire de plein des choses et me battre comme le gamin qui vient de commencer » explique-t-il après la rencontre.

Car en effet, s’il est revenu en héros à Boca Juniors en 2015 après avoir conquis l’Europe notamment sous les couleurs de Manchester United et de la Juventus, c’est bien dans la banlieue pauvre de Buenos Aires que la folle histoire de « Carlitos » a débuté. 

L’enfant de Fuerte Apache

Carlos Tévez est né à Ciudadela, dans la banlieue de Buenos Aires. Il tient son surnom, « l’Apache », du quartier où il a grandi : Ejercito de Los Andes. Aussi appelée « Fuerte Apache », cette cité compte parmi les plus défavorisées d’Argentine. Né Carlos Alberto Martinez, « Carlitos » connaît une enfance particulièrement difficile dans une ville où la criminalité règne. « J’ai grandi dans un endroit où la drogue et la mort font partie du quotidien. On vit des choses très dures, dès son plus jeune âge » a-t-il témoigné dans une interview accordée au site de la FIFA. « Le soir, c’est comme si on était à Beyrouth ! On entendait des coups de feu, des cris, des pleurs. En sortant le matin, il y avait souvent des morts sur le chemin de l’école »

Dans ce contexte malheureux, la vie de Carlitos bascule pour la première fois alors qu’il n’a que 5 ans. Son père, Juan Carlos Cabral, est tué par balles lors d’un règlement de compte. Sa mère, Fabiana Martinez, est quant à elle alcoolique. Incapable d’élever seule son enfant, elle le confie à son beau-frère Segundo Tévez qui habite également dans le quartier et dont Carlitos prendra le nom quelques années plus tard. Cet oncle devient son père adoptif et lui donne, malgré la pauvreté, un cadre familial et affectif. Cette enfance compliquée, Carlos Tévez en porte toujours les stigmates. Alors qu’il n’est âgé que de dix mois, il est brulé au troisième degré au visage, au cou et à la poitrine après avoir reçu de l’eau bouillante. Cette accident lui vaut deux mois d’hospitalisation et lui laisse une cicatrice au cou. Une balafre que l’Apache a toujours tenu à conserver malgré la possibilité d’avoir recours à la chirurgie esthétique. « J’ai le corps que j’ai et je ne veux pas en changer, même pour tout l’or du monde. Mes cicatrices sont les témoignages de cette ancienne vie ».

Le ballon plutôt que les armes

Si Carlos Tévez peut se vanter d’avoir remporter de nombreux titres, sa plus grande victoire est certainement d’avoir su refuser de tomber dans la délinquance pour se concentrer sur le football. Car en effet, dans une ville gangrenée par le trafic de drogue et les guerres de gangs, les jeunes sont souvent livrés à eux-mêmes et plusieurs tombent dans l’addiction et/ou la criminalité. C’est d’ailleurs le cas de Dario Coronel, le meilleur ami de Carlitos, qui s’est suicidé à seulement 17 ans après avoir tué deux policiers alors qu’il venait de braquer un casino. « Il est le meilleur joueur que j’ai vu dans ma vie. Il avait tout pour devenir un grand joueur, mais il a choisi d’emprunter une autre voie, celle de la criminalité et de la drogue. C’est pour cette raison qu’il n’est plus parmi nous aujourd’hui. Je crois sincèrement que tout le monde a le choix. Il a fait celui de la criminalité et de la drogue. Il a emprunté la voie la plus facile » estime l’Apache.

Cette vie de criminel, Carlitos ne l’a jamais embrassé. La misère de Fuerte Apache aurait pu le rattraper à plusieurs reprises mais c’est bien avec le football qu’il trouve sa porte de sortie. « Sans le football, j’aurais terminé comme beaucoup d’enfants de mon quartier, je serais mort ou en taule ou drogué quelque part dans la rue » confesse l’Apache. En 1989, Carlitos n’a alors que cinq ans, l’entraîneur des équipes de jeunes d’All Boys (club de Buenos Aires) frappe à la porte de Segundo Tévez. Le coach essaie alors de convaincre le père adoptif de Carlos à l’inscrire à l’école de foot. En manque d’argent, Segundo décline la proposition expliquant qu’il n’a pas les moyens d’acheter une paire de chaussures à l’enfant. Carlitos rejoindra finalement le club trois ans plus tard. Il se distingue très vite sur les terrains notamment lors des « potreros », de petits tournois clandestins organisés dans son quartier où il gagne parfois quelques pièces de monnaie. Talentueux et compétiteur, il tape dans l’oeil des recruteurs d’un géant d’Argentine : Boca Juniors. Après un conflit avec All Boys, qui refuse de céder son joueur, Carlitos rejoint le centre de formation du Xeneize à ses treize ans. Il y achève son parcours junior en 2001 pour intégrer l’équipe première. L’Apache change alors de nom pour prendre celui de son père adoptif. Carlos Alberto Martinez devient Carlos Tévez.  

Premiers exploits

Alors qu’il vient de sortir du centre de formation, Carlos Tévez dispute son premier match avec l’équipe première de Boca le 21 octobre 2001. Une rencontre face au Talleres de Cordoba que les Xeneizes perdent 1-0. L’Apache commence alors doucement à se faire une place dans l’équipe et ses performances sont encourageantes. Il est d’ailleurs sélectionné avec les moins de 17 ans de l’Argentine. Un début de carrière prometteur malgré une situation familiale toujours compliquée. En effet, la pays est en pleine crise financière et Segundo, chez qui réside toujours Carlitos, perd son travail. Les parents adoptifs du jeune attaquant, qui ne touche que 200 dollars par mois grâce au football, n’ont alors plus les moyens de nourrir toute la famille et se privent afin que Carlos et leurs quatre autres enfants puissent manger à leur faim. Des sacrifices qui donnent à Carlitos une force de détermination particulière. « Il suffisait de le voir courir sur le terrain pour comprendre, il était différent de tous les autres, il disputait chaque ballon comme si c’était le dernier, il avait faim » témoigne Carlos Bianchi, alors entraîneur de Boca. 

C’est d’ailleurs sous la direction que ce même Carlos Bianchi que l’Apache remporte ses premiers titres. En 2003, ils remportent ensemble le championnat d’Argentine, la Coupe intercontinentale et la Copa Libertadores où Tévez est élu meilleur joueur de la compétition. Des titres qui lui permettent d’atteindre le graal : Carlitos est retenu par Marcelo Bielsa pour jouer avec l’équipe d’Argentine. Il devient même titulaire en sélection et dispute la Copa America 2004 où les Argentins chutent en finale face au Brésil d’Adriano et Julio César. Le même été, l’Apache remporte la médaille d’or aux Jeux Olympiques d’Athènes et termine meilleur buteur du tournoi. Il s’agit de la première victoire olympique de l’Albiceleste qui conservera son titre quatre ans plus tard à Pékin, sans Tévez cette fois. Au terme de cette saison riche en succès, l’Argentin est élu footballeur sud-américain de l’année.  

En décembre 2004, l’Apache signe un contrat avec le fond d’investissement MSI (Media Sports Investments). C’est ainsi qu’après 3 saisons à Boca, Tévez quitte Buenos Aires et l’Argentine pour poser ses bagages à Sao Paulo, il signe au SC Corinthians, club détenu par MSI. Le transfert rapporte 22 millions de dollars à Boca qui est alors en difficulté financières. Pour sa première saison sous ses nouvelles couleurs, l’Argentin fait un carton. Il remporte le championnat du Brésil en étant élu meilleur joueur. Son aventure brésilienne prend fin à l’été 2006 et Tévez est envoyé à West Ham. Un nouveau transfert entaché d’irrégularités qui fera polémique en Angleterre, le club londonien recevra d’ailleurs une amende de 8,5 millions de livres. 

Conquête de l’Europe

Dans ce contexte trouble, l’Apache peine à trouver ses marques à Londres. Il reste sur le banc la plupart des matchs avant de retrouver des sensations et d’inscrire 7 buts en fin de saison pour permettre aux Hammers de se maintenir en Premier League. Après une saison décevante, Carlos Tévez quitte la capitale anglaise pour rejoindre le Manchester United de Sir Alex Ferguson. Dans une équipe de stars, Carlitos fait face à une concurrence féroce chez les Red Devils. Entre 2007 et 2009, il est sacré deux fois champion d’Angleterre et remporte un Community Shield, une Coupe du monde des clubs et une Ligue des champions. Mécontent de son temps de jeu, il décide de quitter la machine mancunienne. Il rejoint ainsi l’autre club de la ville, Manchester City, qui vient d’être racheté par un fonds d’investissements d’Abu Dhabi. Tévez devient alors la tête de proue d’une équipe qui aspire à devenir l’une des meilleures d’Europe. L’Argentin s’impose vite chez les Citizens. Dès sa première saison, il nommé pour le titre de meilleur joueur de Premier League. Il est ensuite désigné capitaine par son entraîneur Roberto Mancini. En 2012, City remporte le titre de champion, un trophée que le club n’avait plus gagné depuis 1968. Malgré ce titre historique, l’aventure entre l’Apache et City se termine un an plus tard et Tévez quitte l’Angleterre, un pays dans lequel il ne se sera jamais réellement senti chez lui. 

Après huit années passées dans le froid anglais, loin de ses terres, Carlitos souhaite retrouver l’Argentine et Boca Juniors, son club de coeur où il rêve de finir sa carrière. Le club argentin n’a alors pas les moyens de se payer les services de l’Apache, le transfert est impossible. C’est alors vers l’Italie, et plus précisément vers Turin, que se tourne l’attaquant. Il signe en effet pour trois ans à la Juventus, qui vient de remporter le championnat. Il reçoit dès son arrivée le prestigieux numéro 10, vacant depuis le départ de l’idole turinoise Alessandro Del Piero. L’adaptation de l’Argentin chez les bianconeri se passe à merveille. Il inscrit 4 buts lors de ses 6 premiers matchs et s’impose rapidement comme un joueur important de l’équipe. Une arrivée réussie dans un pays où le football est bien plus qu’un simple jeu. « J’ai passé sept ans à Manchester et là-bas, il importait peu que j’ai joué dans deux équipes différentes. Ce n’est pas comme à Buenos Aires où on me tirerait dessus si je disais que jouer à Boca ou à River c’était la même chose, ou même ici à Turin » explique l’Apache au quotidien turinois La Stampa, quelques semaines après son transfert vers la Vieille Dame. Si sa première année en Italie est un véritable succès, c’est lors de sa seconde saison turinoise que l’Apache atteint son apogée. Impressionnant sur le terrain, l’Argentin est dans la forme et sa vie et sa combativité tire toute l’équipe vers le haut. « Vous voyez le meilleur de Tévez, je n’ai jamais été aussi fort » lâche-t-il après un huitième de finale de Ligue des champions remporté face à Dortmund, où il est d’ailleurs élu homme du match. Une compétition dans laquelle les Turinois brillent et atteignent la finale pour la première fois depuis 2003. Ils s’inclinent finalement face au Barça de Messi, Suarez et Neymar. Aussi performants sur la scène européenne que nationale, la Juve et Tévez remportent également le championnat avec 17 points d’avance sur la Roma. Malgré cette année quasi-parfaite, Tévez ne souhaite pas poursuivre son aventure en Italie. « J’ai dit aux dirigeants que je voulais remplir mon contrat mais mon idée n’est pas de prolonger » avait déjà prévenu l’attaquant quelques mois avant la fin de saison. En effet, à 31 ans, le rêve d’achever sa carrière à Boca n’a pas quitté l’Apache.  

Retour au pays

La saison 2014-2015 vient de se terminer. La Vieille Dame est sacrée championne d’Italie pour la quatrième fois consécutive, portée par un Carlos Tévez au sommet de son art. À un an du terme de son contrat, l’Apache souhaite partir. Il n’a qu’une seule chose en tête : retourner en Argentine. Après plusieurs semaines de négociations, le club piémontais parvient à un accord avec Boca Juniors et laisse filer son attaquant. C’est désormais officiel, Carlitos est de retour chez lui. « C’est un jour fabuleux. Ici, c’est chez moi. Du premier au dernier, je vous salue tous. Je reviens alors que je suis au mieux, aussi bien physiquement et mentalement » savoure-t-il lors de sa signature. Un retour aux sources qui surprend beaucoup d’observateurs. En effet, Tévez sort de la meilleure saison de sa vie et de nombreux clubs européens aurait pu lui offrir un salaire nettement au-dessus de ce que lui offre Boca. Peu importe, l’Apache a fait le choix du coeur, pour le plus grand bonheur des supporters argentins dont Diego Maradona fait partie. « Les supporters peuvent remercier Tévez. L’Atletico Madrid lui a mis un chèque dans la main et il a répondu : je veux rentrer à Buenos Aires » se réjouit le Pibe de Oro. Ce dernier, légende ultime du football, est d’ailleurs dans les tribunes lors de la présentation de Carlitos le 14 juillet à la Bombonera. L’événement rassemblera près de 50 000 spectateurs venus célébrer le retour de l’enfant chéri. Une ambiance folle qui émeut l’attaquant. Au bord des larmes, il s’agenouille et embrasse la pelouse. « Mon coeur explose de joie ! Merci d’avoir bravé le froid et de m’avoir attendu. Je suis déjà de retour à la maison » déclare Tévez à l’issue de cette folle journée. 

Son retour est réussi. L’Apache marque à neuf reprises en dix-sept rencontres en 2015 et le Xeneize est sacré champion d’Argentine. En deux ans, il inscrit 22 buts en 54 matchs toutes compétitions confondues. Le retour de Tévez à Boca marque un coup d’arrêt en décembre 2016. L’attaquant quitte une nouvelle fois l’Argentine et pose ses bagages en Chine. Nouvel El Dorado des footballeurs en fin de carrière, le championnat chinois attire de plus en plus de stars du ballon rond. C’est ainsi que le Shanghai Shenhua convainc l’Apache de rejoindre la Chinese Super League en lui offrant un salaire record : 38 millions d’euros par saison. Tévez accepte et devient à cet instant le joueur le mieux payé du monde devant des joueurs comme Messi, Ronaldo et Neymar. L’aventure chinoise de l’Argentin est un fiasco. Carlitos retrouve le mal du pays qui l’accompagnait en Angleterre et ses performances en pâtissent. Son entraîneur, insatisfait de l’implication de l’Apache, refuse de l’inclure dans le groupe pour la finale de la Coupe de Chine. Suite à cette non-convocation, Tévez rentre à Buenos Aires pour y passer l’été austral. Il ne retournera finalement jamais en Chine et effectuera, pour la troisième fois, son retour à Boca Juniors en janvier 2018. Une nouvelle fois, Carlitos retrouve des sensations sous les couleurs de son club de coeur. Deux ans après son ultime retour, il marque le but du titre face au Gimnasia La Plata, alors entraîné par Maradona, son idole. À 36 ans, il arrive en fin de contrat et décide de prolonger d’une année. Cette nouvelle signature le lie donc au Xeneize jusqu’en 2021, Carlitos aura alors soufflé sa 37ème bougie. Un nouveau contrat, peut-être le dernier, que Tévez a souhaité mettre au profit de la lutte contre le coronavirus en reversant la totalité de ses salaires à une ONG. « J’ai décidé avec ma famille que nous donnerons mon salaire pendant cette période à une organisation à but non lucratif, ce qui me semble important en raison de la pandémie. Nous voulons inscrire cela dans le contrat. Je ne veux pas voir d’argent ! » a expliqué l’Apache qui vit particulièrement mal la crise sanitaire qui a notamment rendu gravement malade Segundo, son père adoptif. 

Un modèle d’inspiration  

Si sa carrière de footballeur touche à sa fin, le parcours de Tévez restera comme un modèle de détermination, une source d’inspiration pour les jeunes défavorisés. Lui qui, part sa combativité et son amour du ballon rond, a tourné le dos à la vie de criminel pour se sortir, lui et sa famille, de la misère de Fuerte Apache. Cette folle histoire, Carlitos a décidé de la partager à l’écran. Approché par Netflix, l’Argentin a accepté de raconter son récit à travers une série de 8 épisodes sortis en 2019 : « Apache : la vie de Carlos Tévez ». 

“C’est important que les gens connaissent mon passé parce que cela peut servir d’exemple pour beaucoup. C’est aussi pour mes trois enfants que je le fais, parce que je peux leur expliquer plein de choses, mais c’est toujours mieux s’ils voient ce que quelqu’un a fait pour qu’ils ne manquent de rien aujourd’hui” a expliqué l’Apache. « J’espère que les gens pourront profiter de ma série, qui est aussi ma vie : celle d’un garçon qui réussit à réaliser son rêve » avait-il déclaré avant la sortie de la série.

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